
L'autre jour, c'était les soldes, en fin de la journée, le magasin se
vidait, et comme d'autres je faisais la queue à la caisse du magasin. J'étais le troisième dans la file. Allons me direz-vous, voilà que tu veux nous faire part des bonnes affaires que tu as
réalisées ? Pas du tout, mais attendez la suite !
Je regardais distraitement autour de moi, quand mon attention est attirée par la caissière et son client du moment, que j'appelerai Sonia et Kevin, et qui se trouvent engagés dans une conversation
animée. Conversation, ou plutôt diatribe, car le ton monte et on n'entend guère que Kevin. On l'entend même assez fort, mais moi qui prend le train en marche, je ne comprends pas au juste quel est
l'objet du litige. Le fait est que Kevin prend Sonia à partie, lui jetant à la figure toutes sortes d'insultes : des noms d'oiseau que je vous épargnerai ici, des questions sur son degré de
compréhension des choses de la vie, des remarques désobligeantes sur le niveau d'études requis pour faire un travail de caissière... Pendant ce temps, Sonia fait le dos rond, attendant que l'orage
passe. Puis Kevin s'en va, en lui lançant une dernière vilenie...
Bah, me dis-je, en voilà qui s'est soulagé d'une dure journée de travail. J'espère qu'au moins cela lui a servi à quelque chose : sans doute pourra-t-il conter fièrement à ses amis qu'il ne s'est
pas laissé faire, ou alors cela lui aura permis de se venger sur une innocente d'une contrariété subie dans la journée ? De toute façon, dans sa situation d'employée, cette pauvre fille ne pouvait
pas lui répondre, et à vaincre sans péril, Kevin a triomphé sans gloire.
Mais au-delà, j'ai été frappé par le caractère personnel des reproches adressés à la caissière. Des reproches destinés à l'humilier, à la blesser, concernant sa personne même, sa personnalité, ses
études... L'objet du litige était passé au second plan, et tout à sa colère, Kevin ne reprochait pas à Sonia d'
avoir fait ceci ou cela, mais d'
être ceci ou cela.
De quel droit Kevin peut-il ainsi juger une femme qu'il ne connaît même pas, et lui faire reproche d'être ce qu'elle est ? Qu'est-il lui-même pour se le permettre ? Quand bien même Sonia serait
sotte, qu'y peut-elle changer ? Alors pourquoi l'humilier, et que peut-on bien y gagner, sinon une satisfaction malsaine ? Allons, Kevin, il est temps de grandir...
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