L’autre jour j’étais en réunion. Un petit groupe d’une douzaine d’informaticiens de la société devaient travailler sur un projet commun dont j’étais le patron. Ils étaient répartis sur plusieurs
sites français, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis. Un de mes collaborateurs avait organisé une formation sur le thème « comment travailler ensemble à distance ».
Le formateur était un Suisse élégant et souriant. Il allait passer une journée à nous asséner quelques évidences bien senties, le genre d’évidence qui va sans dire mais qu’il est toujours bon de
rappeler. Exemple : sur un projet international, mieux vaut s’assurer que tous les protagonistes maîtrisent correctement la langue choisie pour la rédaction de la documentation. Cela paraît
banal, mais bien que l’anglais soit communément considéré comme parlé par tous, du moins tous les informaticiens, l’expérience montre que ce n’est pas aussi vrai qu’on le voudrait.
Bref : en prévision de ce meeting, le service technique avait installé un switch pour que chacun puisse commodément consulter sa messagerie au travers du réseau. Oui, dans cette société, le
WiFi n’a pas encore droit de cité.
La formation démarre, mais chose curieuse, pendant que notre Suisse parlait, tous les participants avaient l’œil rivé sur leur écran de portable, quand ils n’avaient pas les doigts posés sur le
clavier. Il a fallu que je débranche le switch pour ramener le regard de tous sur le conférencier. Alors que la consultation de la messagerie et d’éventuelles réponses urgentes ne devraient
occuper que les pauses, elles captaient l’attention de tous. Seul celui qui « bénéficiait » d’une carte 3G a pu continuer à s’occuper de ses mails : vive le progrès !
Miracle de la technologie, le mail –ou mél en français– est devenu pour beaucoup une telle attraction, pour ne pas dire une telle addiction, qu’il est devenu banal de voir des PC allumés en
réunion, la majorité des participants totalement ailleurs, déconnectés de leurs voisins, mais connectés, oh combien, avec leurs collègues situés à quelques milliers de kilomètres de là. Mais
alors pourquoi être venu en réunion ? Pour faire du tourisme à Paris ?
Le phénomène s’est encore accéléré avec l’arrivée de la messagerie instantanée. Le WiFi et maintenant la 3G le renforcent encore. Sans compter les technologies de « push » qui font
vibrer votre Blackberry dès qu’un message s’échoue dans votre boîte aux lettres, c’est-à-dire en moyenne toutes les 5 minutes pour un cadre normalement constitué. Cette omniprésence ramène
constamment l’utilisateur au court terme, pour ne pas dire à l’immédiat : répondre.
Nous en sommes au point que je me demande sérieusement si le mail apporte encore véritablement un quelconque gain de productivité, comme on le prétend parfois. N’est-ce pas le contraire, et le
mail n’est-il pas plutôt devenu un mal nécessaire ?
Un mal, car il consomme aisément le quart du temps d’un cadre, l’empêchant de se livrer à la réflexion qu’on attend de lui, nécessaire, car on n’imagine plus, aujourd’hui, que chacun n’ait
pas d’adresse de messagerie.
Le drôle de l’affaire, c’est que j’ai été l’un des plus ardents promoteurs de la messagerie dans ma société… C’était il y a 10 ans.
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